Les articles de [Riposte Catholique]
« Quitter la barque de Pierre et s’organiser de façon autonome et en cercle fermé revient à se livrer aux flots de la tempête. »
22 février 2026

Le cardinal Sarah signe une tribune dans le Journal du Dimanche pour exprimer sa vive inquiétude et sa tristesse profonde en apprenant l’annonce par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, fondée par Mgr Lefebvre, de procéder à des ordinations épiscopales sans mandat pontifical.
« Je crois particulièrement important d’offrir à tous cette réflexion pour l’unité de l’Église. Je veux écrire avant qu’il ne soit trop tard. »

Dans un sacre légitime, intervient toujours l’exercice d’une juridiction
22 février 2026

Le père Louis-Marie de Blignières, fondateur de la Fraternité Saint-Vincent Ferrier, publie une analyse contredisant l’idée, répandue au sein de la FSSPX, selon laquelle il est possible de séparer le pouvoir de juridiction du pouvoir sacramentel d’un évêque :
Les défenseurs des sacres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie-X [FSSPX] insistent sur la différence de nature, dans l’épiscopat, entre le pouvoir d’ordre, qui est transmis par les rites sacrés de la consécration ; et le pouvoir de juridiction, qui est transmis, chez les latins, par l’injonction du Souverain Pontife, et chez les orientaux unis à Rome par le synode. Ils affirment une « parfaite séparabilité » de ces deux pouvoirs. Le schisme, selon eux, consisterait seulement à vouloir transmettre (comme les évêques chinois dans les années cinquante) le pouvoir de juridiction sans l’accord du pape. La pure transmission du pouvoir d’ordre constituerait au maximum une désobéissance, et elle serait, en certains cas, licite car justifiée par un « état de nécessité ».
Ce raisonnement est invalidé par plusieurs considérations.
1° Si nous admettions (par hypothèse) une parfaite séparabilité de l’ordre et de la juridiction, il faudrait pourtant ajouter que, dans un sacre légitime, intervient en fait toujours l’exercice d’une juridiction. En effet, l’acte par lequel est désigné le sujet à sacrer ne relève pas du pouvoir d’ordre, mais du gouvernement de l’Église. « De droit divin – écrit l’abbé Berto, théologien (peritus) de Mgr Lefebvre durant le concile Vatican II –, les évêques, même dispersés, sont un corps constitué dans l’Église » [1] et l’agrégation à ce corps est un acte de juridiction. Durant le premier millénaire de l’Église, la désignation était faire ordinairement par les évêques de la Province. Le « mandat apostolique » n’existait pas, mais un sacre épiscopal opéré contre la volonté du propre patriarche, ou a fortiori du pape, était un acte schismatique.
Dans le catholicisme, depuis longtemps, c’est le pape qui opère ce choix (chez les latins) ou le confirme (chez les orientaux unis à Rome). Un évêque qui sacre un prêtre non légitiment désigné (par le pape ou le synode oriental), même s’il entend ne pas transmettre à ce prêtre de juridiction, usurpe bien une juridiction en choisissant ce prêtre-là pour évêque. C’est une désobéissance en matière grave et, selon le critère mis en avant par les défenseurs des sacres FSSPX (« le schisme est uniquement dans l’usurpation de juridiction »), c’est bien un acte schismatique.
2° La séparabilité dont parlent les défenseurs des sacres n’est pas totale. Certes, il y a des évêques qui ne jouissent pas d’une juridiction actuelle, mais tous (à la différence des simples prêtres) ont, en vertu même de leur sacre, une aptitude, de droit divin, à cette juridiction. Il y a, dans la dignité épiscopale elle-même, une relation au Corps mystique, qui ne se réduit pas au pouvoir d’ordonner et de confirmer des baptisés. Cette relation porte sur la régence même de l’Église, en incluant dans cette notion le pouvoir d’enseigner et de gouverner. « L’évêque – écrit saint Thomas d’Aquin – a un Ordre par rapport au Corps mystique du Christ, qui est l’Eglise, sur laquelle il reçoit une charge principale et quasi royale »[2].
Ce pouvoir ne devient juridiction actuelle ou effective que par la désignation et le gouvernement de sujets déterminés. Mais il appelle cette désignation, il y est intrinsèquement ordonné, de par la volonté même du Christ, à tel point que la destination à la juridiction (du for externe) fait partie de la notion même de l’épiscopat. « Ce serait une contradiction dans les termes de concevoir un évêque consacré qui n’aurait, dans le caractère même, aucune relation au gouvernement de l’Église [3]. » Cette vérité est indépendante de la question de la sacramentalité de l’épiscopat.
Celui qui reçoit l’épiscopat sans investiture légitime (par le pape ou le synode oriental) reçoit ainsi un pouvoir spirituel intrinsèquement ordonné au gouvernement de l’Église, en dehors de toute injonction de ceux qui ont autorité dans l’Église. Il reçoit une puissance essentiellement ordonnée à un acte réservé, de droit divin, à ceux qui dans l’Église sont revêtus de l’autorité. Il y a là une grave viciosité qui est dans la ligne même du schisme. C’est pourquoi Pie XII qualifie la consécration ainsi reçue de « très grave attentat à l’unité même de l’Église [4] ».
3° Le schisme intervient lorsque les consécrations sont faites dans le dessein de se soustraire à la juridiction pontificale ou à la communion de l’Église universelle. C’était le cas pour la constitution de l’« Église patriotique » chinoise. C’est ce qui s’est passé pour les sacres de Mgr Lefebvre du 30 juin 1988 et qui est envisagé pour les sacres de la FSSPX du 1er juillet 2026. Ces sacres n’entendent peut-être pas transmettre une juridiction, mais ils visent à se soustraire à une juridiction : se dérober aux « autorités modernistes », pour faire une « opération-survie de la Tradition » hors des structures hiérarchiques.
Le motif donné par l’abbé Jean-Michel Gleize pour les sacres de 2026 comporte sans aucune équivoque la séparation de la FSSPX d’avec les évêques de l’Église catholique.
Ces consécrations épiscopales sont l’acte rendu nécessaire à l’Eglise en raison d’un « état de nécessité », car la situation présente, qui est celle d’une invasion généralisée et permanente du modernisme dans l’esprit des hommes d’Eglise, réclame, pour la sanctification et le salut des âmes, un épiscopat véritablement catholique et indemne des erreurs du concile Vatican II, tel qu’il ne saurait de fait se rencontrer en dehors de l’œuvre suscitée par Mgr Lefebvre.[5]
C’est pourquoi Jean-Paul II, dans le motu proprio Ecclesia Dei, a parlé à bon droit d’« acte schismatique ». Il ne s’agissait pas seulement de promouvoir quelques prêtres à l’épiscopat, mais le but revendiqué était de se donner les moyens de dispenser les sacrements et l’enseignement dans l’indépendance par rapport à la hiérarchie catholique, pape et évêques en communion avec lui.
De fait, la FSSPX, depuis 1988, et encore plus depuis 2018, où l’abbé Pagliarani est Supérieur général, se comporte comme si elle n’avait aucune subordination à la hiérarchie catholique. Aucune autorisation (en dehors de l’utilisation d’une basilique pour un pèlerinage) n’est demandée pour quelque activité pastorale, apostolique ou enseignante que ce soit. Aucune directive de la hiérarchie comme telle n’est suivie. Aucun document du magistère postérieur à 1962 n’est reçu. Ils sont même parfois d’autant plus critiqués qu’ils contiennent de bons éléments qui pourraient être des « pièges » (ainsi le Catéchisme de l’Église catholique, Veritatis splendor, Dominus Jesus).
Plus grave encore, la FSSPX accorde des dispenses d’empêchement de mariage et juge elle-même en interne de la nullité des mariages. Ce qui est manifestement s’attribuer un pouvoir de juridiction. Depuis 1991, du vivant de Mgr Lefebvre, la FSSPX s’est arrogé sur ses fidèles (et potentiellement sur tous les catholiques), par la création de la « Commission Saint Charles Borromée », le « pouvoir de lier et de délier », usurpant le pouvoir de juridiction que le pape seul peut donner. En mai 2017, huit doyens du District de France de la FSSPX et trois supérieurs religieux affirmaient : « Nous continuerons à ne reconnaître comme ultime juge de ces questions [matrimoniales] que la Commission Saint Charles Borromée […] » [6].
4° La définition que les défenseurs des sacres FSSPX donnent du schisme est incomplète. Ils restreignent le schisme au rapport avec l’autorité, et ils oublient une autre dimension du schisme : l’atteinte à la communion entre les fidèles. « On appellera schismatiques ceux qui refusent de se soumettre au Souverain Pontife, et ceux qui refusent la communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis », écrit le Docteur commun [7].
La FSSPX revendique justement sa séparation d’avec les autres membres de l’Église. L’abbé Pagliarani, en 2016, évoquait « le fait objectif que la vie catholique dans les structures officielles est actuellement impossible [8] ». Selon les directives des supérieurs, il ne faut pas assister aux offices des Instituts Ecclesia Dei, en tout cas ne pas y communier. Il faut s’écarter, non seulement des fidèles qui fréquentent le nouveau rite, mais aussi des « ralliés », pour ne pas être contaminés par l’esprit « moderniste » que ces derniers seraient censés véhiculer. Les prêtres qui se trouveraient présents à une cérémonie religieuse des « ralliés » doivent y assister en dehors du chœur, et en tout cas sans l’habit de chœur, in nigris.
Les fidèles ou les prêtres qui suivent ces directives ne se comportent pas comme des parties dans l’Église. Le grand théologien Cajetan rappelait à ce sujet :
Celui-là est schismatique qui refuse d’agir comme partie de l’Église. Peu importe les motifs : dès qu’on en vient à refuser de se comporter comme partie d’une unique Église catholique, on tombe dans le schisme. Quelque variées que soient les raisons et les passions qui poussent les chrétiens à se soustraire à la communion, à vouloir sanctifier et être sanctifiés, à instruire et à être instruits, à diriger et à être dirigés […], non plus comme parties de l’Église catholique, mais comme s’ils étaient eux-mêmes des « touts » à part, ils sont schismatiques [9].
Conclusion
Ces quatre raisons montrent que les sacres sans mandat pontifical (et a fortiori contre la volonté expresse du pape) ne sont pas légitimes et constituent un très grave attentat à l’unité de l’Église. Effectués avec l’intention de se soustraire à la juridiction du pape et des évêques, ils constituent bien un « acte schismatique ». Le fait que le groupe auquel ils ont donné naissance se refuse à la communion hiérarchique est une confirmation claire de cette situation de dissidence voulue.
Ce qui vient d’être dit n’empêche nullement d’être conscient de la situation dramatique de crise dans l’Église ; ni de constater que certains pasteurs ne font pas leur devoir, quand ils ne donnent pas l’exemple de scandales dans la foi et les mœurs. Cela n’empêche pas de voir que certains actes et certaines omissions de la hiérarchie favorisent à des degrés divers l’hérésie et la destruction des structures. On peut comprendre, dans ces circonstances, que des fidèles du rang, désorientés, se raccrochent aux prêtres qui dispensent les sacrements sous leur forme traditionnelle. Il ne s’agit donc pas d’accuser les personnes ni de considérer que celles qui adhèrent à la FSSPX sont toutes subjectivement schismatiques.
Mais on ne combat pas une erreur par une autre erreur, ni l’hérésie par le schisme. On ne saurait partager le point de vue de ceux qui disent en substance : « Pas d’ennemis à droite, on veut les sacrements et la catéchèse de la Tradition, point à la ligne ! » Ce primat de l’efficacité est une sorte de « primat du pastoral » en version traditionaliste. Ce pragmatisme néglige la primauté de la doctrine et finit par déformer les esprits des fidèles.
Une note personnelle pour terminer. Comme prêtre et comme fondateur, j’ai le devoir de témoigner qu’il faut, quoi qu’il en coûte, rester fidèles à tous les aspects de la doctrine catholique : l’importance de la Tradition, et celle de la communion hiérarchique. Cela est possible et, de fait, en dépit de difficultés nombreuses et d’incompréhensions, cela dure depuis trente-huit ans. Je rends grâces pour les beaux fruits que, par la grâce de Dieu, cette double fidélité a porté.
Le cardinal Müller demande à la Fraternité Saint-Pie X d’embrasser consciencieusement la doctrine du Concile Vatican I
22 février 2026

Ce n’est pas une coquille, il s’agit bien du 1er concile du Vatican. Le cardinal Müller a publié une tribune dans Kath.net, reprise sur Infocatolica :
Le Conseil général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X a publié le 18 février 2026, lors de sa réunion à Menzingen, une réponse au cardinal Victor Manuel Fernandez, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi.
Il est fait référence au long cheminement d’un dialogue intense entre le Saint-Siège et la Fraternité jusqu’à la date charnière du 6 juin 2017. Le texte attribue ensuite sans ménagement la responsabilité de la fin de ce dialogue, qui, selon lui, était porteur d’espoir, en déclarant : « Mais tout a finalement basculé brutalement à cause d’une décision unilatérale du préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le cardinal Müller, qui, à sa manière, a solennellement établi les conditions minimales nécessaires à la pleine communion avec l’Église catholique, incluant explicitement l’ensemble du Concile et la période post-conciliaire. »
Puisqu’il s’agit du bien suprême qu’est l’unité de l’Église catholique, que nous professons tous dans notre foi, les sensibilités personnelles doivent passer au second plan.
L’histoire de l’Église nous enseigne comment, contrairement aux hérésies, des schismes sont également apparus et se sont enracinés au sein même de l’orthodoxie catholique. Parmi les raisons de ces schismes figuraient les faiblesses humaines, les prétentions théologiques et un manque de discernement de la part de l’autorité légitime. On peut citer les donatistes, avec lesquels saint Augustin dut lutter ; la controverse autour du jansénisme, qui mena au schisme d’Utrecht suite à la consécration épiscopale illégitime de Cornelius Steenoven (15 octobre 1724) ; et encore les vieux-catholiques après le premier concile Vatican I, avec la consécration épiscopale illégitime d’Hubert Reinkens (11 août 1873), bien que ce dernier groupe ait, bien entendu, sombré dans l’hérésie en niant formellement le dogme de l’infaillibilité du pape romain et sa primauté juridictionnelle.
Il existe des critères clairs d’orthodoxie catholique et d’appartenance pleine et entière à l’Église catholique, formulés dès l’époque du martyr Ignace d’Antioche (au début du Ier siècle) et précisés depuis, notamment au concile de Trente, en opposition aux protestants. Cela implique essentiellement la pleine communion avec l’Église universelle et, en particulier, avec le collège des évêques, qui trouve dans le pape romain, successeur personnel de saint Pierre, son principe perpétuel et visible, ainsi que le fondement de son unité dans la vérité révélée. Bien que d’autres communautés ecclésiales puissent se réclamer du catholicisme parce qu’elles partagent totalement ou presque totalement la foi de l’Église catholique, elles ne sont pas catholiques si elles ne reconnaissent pas formellement le pape comme l’autorité suprême et ne maintiennent pas l’unité sacramentelle et canonique avec lui.
Il ne fait aucun doute que la Fraternité Saint-Pie-X partage le contenu de la foi catholique (à l’exception du Concile Vatican II, qu’elle interprète pourtant à tort comme une rupture avec la tradition). Et si elle ne reconnaît pas le Concile Vatican II, en tout ou en partie, elle se contredit, puisqu’elle affirme à juste titre que ce concile n’a présenté aucune doctrine nouvelle sous la forme d’un dogme défini auquel tous les catholiques devraient adhérer. Le Concile lui-même repose sur la conscience claire de son appartenance à la lignée des conciles œcuméniques, et en particulier à celle du Concile de Trente et du Concile Vatican I. Il s’agissait simplement de réexposer, de manière plus approfondie, aux fidèles, dans leur contexte global, la doctrine toujours valable de la révélation divine (Dei Verbum) et de l’Église du Dieu trinitaire (Lumen Gentium). Il n’était nullement question de réformer la liturgie, comme si elle était obsolète. Contrairement au discours progressiste, l’Église n’a pas besoin de subir un quelconque rajeunissement, comme s’il s’agissait d’un processus de vieillissement biologique. Car elle a été fondée par le Christ une fois pour toutes, puisque dans sa personne divine toute nouveauté est venue au monde d’une manière incomparable et demeure présente dans la doctrine, la vie et la liturgie de l’Église jusqu’à son retour à la fin des temps (Irénée de Lyon, Contre les hérésies IV, 34, 1). L’Église, corps du Christ et temple du Saint-Esprit, est jeune et vivante jusqu’au Jour du Jugement (même si certains en son sein peuvent paraître vieux à cause de leur incrédulité et de leur péché, c’est-à-dire parce qu’ils ne veulent pas vaincre le vieil Adam en eux).
La substance des sacrements et leur forme essentielle nous sont données et échappent à toute intervention de l’Église (Concile de Trente, Décret sur la communion sous une seule forme, Chapitre 2 : DH 1728). L’autorité ecclésiastique est habilitée à déterminer leur forme rituelle, mais non arbitrairement ni de manière autoritaire ; elle doit tenir compte des traditions ecclésiastiques établies et de la sensibilité et du sens de la foi des fidèles. Par conséquent, l’affirmation selon laquelle la liturgie latine, conformément au Missel et au Rituel romains (selon l’ancien rite), serait illégitime est théologiquement fausse, car la loi de la prière est la loi de la foi (Psaume des Cieux, Indicis, Chapitre 8 : DH 246).
Ce principe se rapporte au contenu de la foi, exprimé dans les sacrements, et non à sa forme rituelle extérieure, qui a considérablement varié au cours de l’histoire de l’Église jusqu’à nos jours. En ce sens, tout catholique peut critiquer le motu proprio « Traditionis custodes » (2021) et son application souvent indigne par des évêques intellectuellement surchargés, ainsi que son argumentation théologique déficiente et son imprudence pastorale. Mais l’idée que la Sainte Messe selon le Missel de Paul VI (par exemple, en raison de la possibilité de concélébration, de l’orientation de l’autel, de l’usage de la langue vernaculaire) contredit la tradition de l’Église comme critère normatif d’interprétation de l’Apocalypse (et est imprégnée d’idées maçonniques) est également théologiquement erronée et indigne d’un catholique sérieux. L’abus effectif de la liturgie (messes carnavalesques, drapeau arc-en-ciel athée dans l’église, changements arbitraires selon les goûts personnels) n’est pas la faute du rite Novus Ordo ni du Concile, mais celle de ceux qui, par ignorance ou frivolité, se rendent gravement coupables devant Dieu et l’Église de ces blasphèmes et abus liturgiques.
On ne saurait exiger d’un véritable catholique qu’il accepte sans esprit critique tous les documents émanant de Rome ou d’une autorité épiscopale. Irénée de Lyon, Cyprien de Carthage, Augustin, Bernard de Clairvaux, Catherine de Sienne, le cardinal Bellarmin, l’évêque Ketteler de Mayence (en opposition à Pie IX), et bien d’autres encore, ont dénoncé à juste titre certaines déclarations et actions (telles que la privation autoritaire massive de droits imposée à de nombreuses communautés religieuses sous le dernier pontificat, lesquelles furent arbitrairement placées sous commissariat).
Ainsi, les évêques orthodoxes ont également été scandalisés par des documents plus récents qui ont maladroitement mêlé arguments dogmatiques et pastoraux, ou qui ont formulé des déclarations imprudentes, comme celle-ci – concernant le Christ – que toutes les religions sont des chemins vers Dieu, tandis que, concernant Marie, Co-rédemptrice et Mater omnium gratiarum, on a renouvelé l’accent sur la médiation unique du Christ, négligeant ainsi la doctrine de l’Église sur la coopération de Marie à l’œuvre salvifique du Christ. Cela se produit toujours lorsque les évêques accordent plus d’importance à l’impact médiatique qu’à l’application d’une théologie scientifique et fondée sur la foi, et à la proclamation de la Parole de Dieu et de la vérité de la foi « en tout temps » (2 Timothée 4, 2).
Mais, considérant toute l’histoire de l’Église et de la théologie, je suis pleinement convaincu que l’Église ne peut être vaincue par rien ni par personne, ni par des luttes extérieures ni par des confusions intérieures.
À juste titre, non seulement la Fraternité Saint-Pie-X, mais aussi la majorité des catholiques, déplorent que, sous prétexte de renouveau de l’Église – par le biais de l’autosécularisation –, de grandes incertitudes dogmatiques, voire des hérésies, se soient infiltrées en son sein. Or, tout au long des deux mille ans d’histoire de l’Église, les hérésies, de l’arianisme au modernisme, n’ont été vaincues que par ceux qui sont restés fidèles à l’Église et ne se sont pas éloignés du pape.
Si la Fraternité Saint-Pie X souhaite avoir une influence positive sur l’histoire de l’Église, elle ne peut lutter pour la vraie foi de l’extérieur contre l’Église unie au Pape, mais seulement de l’intérieur, aux côtés du Pape, de tous les évêques, théologiens et fidèles orthodoxes. Autrement, sa protestation sera inefficace et sera instrumentalisée par des groupes hérétiques pour accuser les catholiques orthodoxes d’un traditionalisme stérile et d’un fondamentalisme intolérant. Cela se manifeste notamment dans le prétendu Chemin synodal, qui est en réalité une tentative d’introduire des enseignements hérétiques, en particulier l’adoption d’anthropologies athées, et une sorte de constitution ecclésiastique anglicane (avec une hiérarchie ecclésiastique autoproclamée composée d’évêques faibles et de laïcs idéologiquement obstinés et avides de pouvoir). Cela contredit diamétralement la constitution sacramentelle et apostolique de l’Église catholique (Concile de Trente, Décret sur le sacrement de l’Ordre, Chapitre 4 : DH 1767-1770 ; Vatican II, Lumen Gentium, Articles 18-29). Une Église nationale allemande, établie par des statuts humains et ne reconnaissant le Pape que symboliquement comme son chef honoraire, ne serait plus catholique, et l’appartenance à cette Église ne serait plus une condition du salut. Car, comme le dit saint Augustin : « Celui qui n’aime pas l’unité de l’Église n’a pas l’amour de Dieu. C’est pourquoi il est dit à juste titre : c’est seulement dans l’Église catholique que l’on reçoit l’Esprit Saint. » (Sur le Baptême 3, 21).
En tout état de cause, aucun groupe, tel que les donatistes (le groupe de Donati) de leur époque, ne peut s’opposer à l’acceptation d’une doctrine définie par l’ensemble de l’Église catholique en invoquant sa propre conscience subjective de la vérité. Un tel groupe devrait non seulement renoncer complètement à son unité, mais aussi accepter sans hésiter la haine d’un schismatique. Le concile Vatican II n’a proclamé aucun nouveau dogme, mais a présenté la doctrine dogmatique toujours valide afin qu’elle puisse être vécue à nouveau dans un contexte historique et culturel différent. Rien ne doit être interprété sur la base de prémisses subjectives ; au contraire, chaque catholique doit s’informer sur la doctrine de l’Église et, si nécessaire, être ouvert à la correction. Les questions qui ne relèvent pas de la doctrine contraignante de la foi et de la morale restent ouvertes au libre débat théologique. Pour l’herméneutique générale de la foi au sein de l’Église, l’Écriture sainte, la Tradition apostolique et le Magistère (infaillible) du pape et des évêques (en particulier lors des conciles œcuméniques) constituent les normes définitives pour la compréhension de la foi révélée. Les documents magistériels qui revendiquent un degré d’obligation doivent être interprétés selon le système éprouvé des degrés de certitude théologique.
Aucun catholique orthodoxe ne peut invoquer des raisons de conscience s’il se soustrait à l’autorité formelle du Pape concernant l’unité visible de l’Église sacramentelle pour établir un ordre ecclésiastique qui ne serait pas pleinement en communion avec lui, sous la forme d’une Église d’urgence, ce qui correspondrait à l’argument protestant du XVIe siècle. Une telle attitude schismatique ne saurait justifier un état d’urgence qui ne concernerait que le salut individuel de quelques-uns, voire de beaucoup. Quiconque est touché par une excommunication injuste, comme l’a vécu la sainte Docteur de l’Église Hildegarde de Bingen, doit faire son cheminement spirituel pour le bien de l’Église, sans compromettre son unité par la désobéissance. Tous les catholiques approuveront le jeune Martin Luther dans sa lutte contre le commerce indigne des indulgences et la sécularisation de l’Église, mais ils le critiqueront sévèrement pour avoir désobéi à la menace d’excommunication, rejeté l’autorité ecclésiastique et placé son propre jugement au-dessus de celui de l’Église dans l’interprétation de l’Apocalypse.
La conscience bien formée d’un catholique, et en particulier celle d’un évêque validement consacré et celle de celui qui doit recevoir la consécration épiscopale, ne donnera ni ne recevra jamais d’ordres sacrés contre le successeur de saint Pierre, à qui le Fils de Dieu lui-même a confié le gouvernement de l’Église universelle, commettant ainsi un péché grave contre l’unité, la sainteté, la catholicité et l’apostolicité de l’Église du Christ révélée par Dieu.
Une solution juste sera alors trouvée pour son statut canonique, par exemple en accordant à son prélat une juridiction ordinaire sur la fraternité, qui relèvera directement du Pape (peut-être sans la médiation d’une autorité de la Curie). Mais ce sont là des conclusions canoniques et pratiques qui ne sont valables que si elles sont dogmatiquement conformes à l’ecclésiologie catholique. La Fraternité Saint-Pie X, comme tout catholique orthodoxe, se doit d’embrasser consciencieusement la doctrine du Concile Vatican I et d’en guider son action : « C’est pourquoi nous enseignons et déclarons que, par le commandement du Seigneur, l’Église romaine possède sur toutes les autres la principauté de puissance ordinaire, et que ce véritable pouvoir juridictionnel épiscopal du Pape romain est immédiat, auquel les pasteurs et les fidèles, et les pasteurs de tout rite et de tout rang, individuellement et collectivement, sont liés par une subordination hiérarchique et une obéissance véritable, non seulement en matière de foi et de morale, mais aussi en matière de discipline et de gouvernement de l’Église dans le monde entier ; de sorte que, conservant l’unité de la communion et la même profession de foi avec le Pape romain, l’Église du Christ est un seul troupeau sous un seul pasteur suprême. » Telle est la doctrine de la vérité catholique, dont nul ne peut s’écarter sans préjudice pour sa foi et son salut. (Concile Vatican I, Constitution dogmatique sur l’Église « Pastor aeternus », chap. 3 : DH 3060).
Cardinal Müller